Afin de me faire plein de nouveaux amis, j'ai décidé de consacrer ce blog à la critique d'albums jeunesse.
Pour le reste, on se reportera toujours utilement à Du sarin dans le plastibulle.

vendredi 21 septembre 2012

On ferme !

Bon, d'accord, j'arrête.
D'abord, parce que je n'ai pas envie d'aller en enfer. Ensuite parce que je n'ai simplement plus le temps de jouer les fossoyeurs. Le boulot, la multiplication des projets, des salons et autres mondanités ne me permet plus d'assurer une régularité suffisante à mes enterrements, dont j'ai toujours mis un point d'honneur à ce qu'ils soient de première classe. De plus, d'ici quelques mois, je ne serai plus bibliothécaire jeunesse mais bibliothécaire tout court. Je n'aurai donc plus le même accès aux nouveautés ni, surtout, les mêmes agacements.
Reste une petite nécropole que je ne renie nullement et qui restera accessible au moins le temps que Gougueule ne se décide à le transférer à la fosse commune.
Les commentaires restent ouverts, ne vous gênez pas.
Et merci à tous ceux qui ont joué le jeu !

jeudi 5 juillet 2012

Gloups

Myrha Verbizh Sacha et le poisson-chat. - L'école des loisirs, 2012.

J'aurai beau dire et répéter que le dessin n'a pas grande importance, que ce qui compte, au fond, ce n'est pas qu'il soit beau mais qu'il soit lisible... J'aurai beau professer que le principal, dans un album, ce n'est ni le texte en lui-même ni l'illustration mais le dispositif qui les relie, que le reste n'est qu'habillage et décorum, presque superflu... J'aurai beau ne pas ignorer qu'un dessin plus que sommaire peut parfois donner un très grand album... J'aurai beau me rappeler que, de toute façon, la plupart des lecteurs sont incapables de distinguer un bon dessin d'un mauvais tout comme je ne saurais faire la différence entre une piquette et un grand cru... J'aurai beau me persuader qu'un grand éditeur parisien doit avoir ses raisons de publier ce qu'il publie... On aura beau protester que tous les goûts sont dans la nature et me répondre que si on a de la merde dans les yeux, c'est parce que j'éclabousse... J'aurai beau, enfin, convenir n'être pas moi-même le plus faramineux des dessinateurs... N'empêche que, parfois, quand même, là, j'avoue, j'ai du mal.

mercredi 27 juin 2012

Tombera ? Tombera pas ?

Mélanie Rutten Nour, le moment venu. - MeMo, 2012.

Mélanie Rutten est une équilibriste.
Sous ses pas, de part et d'autre de ses livres, s'ouvre un double abîme où elle se met en grand danger de tomber. Penche-t-elle à gauche ? Voilà que l'on crie à l'imposture, au plagiat, à la copie. Son style outrageusement démarqué de celui de Kitty Crowther en ferait une épigone, suiveuse et ramasseuse de miettes éhontée d'un talent que l'on voudrait unique. 
Et puis on y repense...
Quand le Saint Graal de la plupart des illustrateurs semble être d'acquérir un style qui leur soit propre tout en s'efforçant soigneusement de ne pas sortir de l'air du temps, vivre ainsi dans le souffle d'une autre peut passer au contraire pour une belle preuve de modestie. En suivant Kitty Crowther, Mélanie Rutten ne fait que traduire son admiration pour son œuvre, sentiment louable dont, après tout, les anciens faisaient leur norme et dont nous ne nous offusquons guère en visitant les musées.
Penche-t-elle à droite ? L'on trouvera qu'elle en fait trop, que ses histoires pleines d'afféteries ressemblent à ces personnes dont la grande sensibilité commence par nous séduire avant que leurs chichis ne terminent de nous agacer. N'est pas Arnold Lobel qui veut et toute cette littérature des petits riens finit par écœurer comme un excès d'amuse-gueules au banquet des belles âmes.
Et puis on y repense...
Depuis Sei Shônagon au moins, la littérature blanche est pleine de listes poétiques et de sentiments délicats. Mélanie Rutten écrit suffisamment bien pour faire bonne figure dans n'importe quelle rentrée littéraire et l'on ne saurait finalement lui reprocher que de faire de faux livres pour enfants, trop éloignés de leurs vraies préoccupations. Ce serait un peu vite oublier que l'enfance des albums n'a en réalité à voir que par inadvertance avec celle des gosses. Un album est une histoire en images. Qu'il soit ou non destiné aux enfants n'a d'importance que pour le diffuseur, nulle considération de cet ordre ne doit jamais guider l'auteur. 
Et, de fait, Mélanie Rutten ne s'en laisse pas conter. Pendant que nous tergiversons sur sa légitimité, c'est avec le sourire qu'elle achève sa traversée, soutenue par le travail comme toujours impeccable de MeMo. Avec le sourire et le seul risque, au fond, que l'on y repense...

mercredi 20 juin 2012

Petit Grégory

Ingrid Chabbert & Sabine Cazassus L'oiseau. - Plume de carotte, 2012.

Cucul ou gnangnan ? J'hésite. Plan-plan, peut-être ? Et même, ranplanplan tant le "livre pour l'enfant" s'annonce avec les gros sabots d'usage : dans un petit petit bois, un petit petit garçon a rendez-vous avec son ami l'oiseau blanc. Qu'ils sont heureux tous les deux, gazouillant de concert et cueillant des bouquets ! Jusqu'au jour où, l'hiver venant, l'ami ailé annonce son départ prochain...
Où sont donc passés les ogres et les loups ? Ne fréquentent-ils plus les bosquets ? Que ne nous débarrassent-ils de cet hydrocéphale et de son piaf albinos ? À moins que la guimauve ne leur agace les dents, voilà l'explication, ils font peut-être du diabète ? Auquel cas ce bouquin vaut son pesant d'insuline, tout ballonné de poésie précuite où l'approximation sémantique voudrait se faire licence ("J'ai des larmes qui crient sur mes joues") et ces pauvres rimailles passer pour gazouillis. On est malheureusement plus près du gargouillis, celui de l'indigestion qui guette à se forcer ainsi à avaler ces quarante pages de fadeur illustrée comme tout le monde, c'est-à-dire comme Magali Le Huche en moins bien.
La caricature est peut-être féroce... Mais l'est-elle plus que celle que cet album, sous ses airs faux-cul, inflige comme beaucoup d'autres à l'enfance ? Au moins n'ai-je jamais noyé de gamin dans l'eau de rose.

jeudi 14 juin 2012

George ?

Chris Haughton Oh non, George ! - T. Magnier, 2012.

George est un chien. Il a promis d'être sage, il espère être sage. Mais c'est plus fort que lui : qu'il tombe sur un gros gâteau, un chat ou un beau parterre de fleurs, ses bonnes résolutions s'écroulent. 
Un livre pour enfants qui se place d'entrée de jeu dans l'ombre d'Épictète ne saurait laisser indifférents les Stoïciens que nous sommes. Aussi encaissons-nous avec un flegme admirablement feint la perfection quand elle nous arrive en pleine poire. Elle était donc de ce monde ! Et s'incarne à merveille dans le regard désolé d'un brave toutou dessiné à la souris, avec une simplicité de moyens devenue rare de ce côté-ci de Tarô Gomi. Tout ici est évident. Non pas de cette évidence dont on graisse les gonds des portes ouvertes mais de la certitude lumineuse que rien dans cet album ne saurait être ni mieux ni plus précis : ni le dessin, ni les couleurs - admirables - ni la conception, pensée jusqu'au moindre détail tout en excédant toujours le simple tour de force graphique par l'amour et l'attention portés au personnage. On n'en avait pas vu beaucoup de plus attachants depuis Le Canard fermier de Martin Waddell et Helen Oxenbury, ni d'albums aussi simplement drôles, au point que la fin - suspendue - devrait suffire à elle seule à le faire passer au rang de classique.
Alors que reste-t-il à dire, à faire, devant un diamant d'une telle eau ? Rien. Éteindre l'électricité (c'est fait), fermer le gaz (c'est fait), résilier son abonnement à La Croix (c'est fait) et s'engager dans la Légion étrangère. J'y vais.


mardi 1 mai 2012

J'fais c'que j'veux !

François David et Olivier Thiébaut. - Les hommes n'en font qu'à leur tête. - Sarbacane, 2011.

Quand j'étais petit, à l'École Nationale d'Arts Décoratifs de Limoges, nos professeurs n'avaient de cesse de nous mettre en garde contre la séduction. Avec les années, le Beau dans l'art était devenu suspect, la joliesse en était l'enfant bâtard et vaguement putassier. Toutes esgourdes ouvertes, nous retenions la leçon et nous efforcions alors au seul Vrai, concentrés sur nos toiles, laissant ces jolis-cœurs appointés par l'État en profiter pour emballer nos copines. Quelques années plus tard, promus vaillants auteurs-illustrateurs-de-livres-pour-enfants, nous découvrions, non sans plaisir coupable, que la barre s'était considérablement abaissée. Il nous était désormais non seulement loisible mais également conseillé de faire de l'œil aux moins de douze ans, on nous ferait des prix sur le rose et le bleu. Tout fut soudain plus simple : plus besoin de se justifier sans cesse, inutile d'appeler Kant à la rescousse, de citer Wittgenstein ou d'éplucher les œuvres complètes de Walter Benjamin, il suffisait de plaire.
Plaire, c'est ce que cherche manifestement à faire ce livre d'Olivier Thiébaut. Et pourquoi bouder son plaisir ? Il est vrai que cette collection d'exercices de style déclinant Arcimboldo à tous les étages a de quoi fasciner, et pas seulement les chineurs. De L'homme de terre (terre, feuilles et herbe sèche, racines, coquilles de noix, papillons...) à L'homme du futur (pièces de mécano, rouages, fil électrique, cadrans de montre...), l'artiste s'applique à faire le tour de l'homme en seize portraits brocantés qui sont autant de petits prodiges de minutie et d'invention. Chanceux dans ses trouvailles, malin dans leur arrangement, Olivier Thiébaut compose autant de tableaux-reliefs qui, s'ils n'étaient pas déjà dans ce livre, trouveraient aisément place dans l'une ou l'autre de ces élégantes galeries du VIe ou du Marais où l'amateur d'art vient refaire sa déco. Et c'est un peu là que le bât blesse : qu'est-ce qui distingue ces assemblages de la petite dame en coquillages chère aux étagères de nos mamans ? Rien d'essentiel, au fond, sinon l'aspect cultivé de la référence. Pour le reste, aucun débordement, rien ne dépasse de la seule citation ressassée avec le même uniforme bon goût dont le signe est donné, par-delà les différences contextuelles, par l'identique patine des éléments collectés. Même L'homme du futur est constitué de vieilles choses, tandis que L'homme de lettres est évidemment fait de sergent-major et de demi-chagrin, selon le code nostalgique qui alimente notre vision du monde depuis que les lendemains ont cessé de chanter. Quelles que soient ses multiples qualités (visuelles, plastiques), en ne proposant que du déjà connu, Les hommes n'en font qu'à leur tête nous parle d'art bien plus qu'il n'en fait et vient ainsi souligner une nouvelle fois que l'illustration est avant tout un art de la communication, qui ne saurait en aucun cas faire abstraction du discours. Lorsqu'elle le fait ou, comme ici, feint de le faire, l'illustration se tient au bord de son rôle et pose l'intéressante question des limites : où s'arrête la com', où commence la peinture et dans quelle mesure peuvent-elles se confondre ?

dimanche 22 avril 2012

Famille royale

Taro Miura Le tout petit roi. - Milan, 2011.

Un roi, un vrai, se doit d'avoir de tout. Mais quand il est vraiment tout petit petit, forcément, tout est trop grand et ce n'est pas marrant. Aussi, pour rétablir l'équilibre, doit-il épouser une grande, grande princesse avec laquelle avoir beaucoup, beaucoup d'enfants, pile-poil ce qu'il faut pour boucher les coins d'un grand château.
Qu'on ne voie surtout là nulle apologie de la famille nombreuse, non plus que l'éloge désormais convenu de la sempiternelle "différence". Tout est seulement affaire de proportions dans ce grand petit album de l'un des auteurs japonais qu'on aime le plus à retrouver depuis Tonne, Métiers et Travaux en cours (Panama - titres indisponibles, mes chéris). Affaire de proportions dans la forme comme sur le fond, d'ailleurs, puisque l'intérêt de ce livre provient essentiellement de ses impeccables compositions en simili-découpages, sachant jouer de toutes les ruses d'une infographie bien comprise. À l'heure où, pour le meilleur et pour le pire, le graphisme règne en maître sur l'album, Taro Miura ne cède à aucun effet de mode et sait se mettre, simplement et sans aucune duplicité au seul service de son histoire. Cette simplicité véritablement enfantine, tout auteur qui s'y est jamais frotté sait qu'elle est la plus délicate, la plus difficile à obtenir. Taro Miura y parvient à merveille et donne avec Le tout petit roi l'un de ces albums impossibles à dater tant ils semblent à la fois nouveaux et familiers, au point que l'on croirait voir soudain rééditer ce livre à la fois chéri et oublié qui avait ravi nos deux ans.


vendredi 13 avril 2012

Les femmes et les enfants d'abord !

Véronique Massenot et Anja Klauss Le vaisseau blanc : la chapelle de Ronchamp, Le Corbusier. - L'élan vert, 2011.

La guerre, terrible, avait tout dévoré. Ne restait qu'une île et, sur cette île, une poignée de survivants. Étaient-ils désormais seuls au monde ? Ils voulurent savoir. Les enfants imaginèrent le grand vaisseau qui les emporterait tous, l'espoir le fit advenir et, youkaïdi, prenons-nous par la main car nous sommes tous frères.
Lorsque sonnera l'heure du pilon, tout ce que l'on pourra dire de cet album, c'est qu'il n'aura fait de mal à personne tant il confine à l'inutile à force d'être allusif. Cette histoire de vaisseau... S'agit-il de nous vendre une croisière sur le Costa Concordia ou bien de servir la propagande raëlienne ? Il faut attendre les toutes dernières pages documentaires pour enfin comprendre qu'on nous parle de la chapelle de Notre Dame du Haut à Ronchamp, construite par Le Corbusier en 1955. Mais on n'en saura pas plus : deux pauvres petites photos - pile et face - et tout est dit ou presque, le reste n'étant qu'images pieuses et mauvaise littérature. Images pieuses parce que les illustrations d'Anja Klauss ont beau se vouloir corvaiso-matisséennes (ou bien matisso-corvaisiennes) elles me font immanquablement penser à mes livres de catéchisme où, dans le ciel des 70s, voletaient déjà de ces êtres diaphanes et sans expression. Mauvaise littérature parce que, décidément, ce registre allégorique tout couvert de poésie semble l'une des maladies infantiles les plus tenaces après la rubéole, la varicelle et la coqueluche.
À lire en écoutant du Jean-Christian Michel.

samedi 7 avril 2012

Reprenons...

David Moquay Yves Klein. - JBZ et Cie, 2011.

Entendez-vous ce léger vrombissement ? C'est Yves Klein qui se retourne dans sa tombe à la vitesse de 110 tours / minute. Qu'on le tienne pour un faussaire ou pour un génie, l'on ne saurait dénier à Klein un certain sens du beau ou, tout au moins, de l'apparat. La preuve en est désormais faite avec ce livre, le goût ne se transmet pas par la famille. Car David Moquay a beau être le fils de la femme de, ses images sont à Klein ce qu'un vieux chewing-gum retrouvé collé sous une table étoilée est à ce qu'il y a posé dessus : un rappel assez vague. On arguera qu'il ne s'agissait évidemment pas de faire du Klein mais d'initier nos esthètes en herbe à son œuvre au moyen d'un album documentaire. Justement, tout est là : s'il s'agit d'éveiller le petit lecteur à l'art contemporain, David Moquay s'en charge en lui plaquant un oreiller sur la figure. Il y a longtemps, en effet, que l'on n'avait rien vu d'aussi vilain que cette chose bleue où une sorte de cyclope pour dépliant publicitaire nous énumère Yves Klein - sa vie, son œuvre - à coups de mauvaises gouaches copiées-collées sur texture informatique option crépi. Une telle constance dans la hideur ne peut que faire s'interroger sur les mystérieuses raisons qui, parfois, poussent un éditeur par ailleurs estimable à publier de telles daubes, même pas aptes à faire vendre un quelconque ripolin. Et l'on gémira dans la nuit bleue en regrettant chaque jour un peu plus la défunte collection L'art en jeu dont l'un des très bons titres fut autrefois consacré au malheureux Niçois.

jeudi 23 février 2012

Jardins sous la pluie

Édouard Manceau C'est l'histoire d'une histoire. - Milan, 2011.

Ou plutôt, ce serait une histoire s'il ne pleuvait pas. Car l'histoire en question ne marche pas les jours de pluie. On nous la raconte donc telle qu'elle se serait passée s'il n'avait pas plu, tandis que nous contemplons le décor désespérément vide où elle se déroule d'habitude.
Ma Pépite personnelle à ce petit album délicieusement ironique qui prouve une fois de plus que ce ne sont ni le texte ni les images qui font la qualité d'un album, mais bel et bien le dispositif qui les relie. Ici, le texte n'a rien d'exceptionnel et l'illustration rien de virtuose, mais cette simplicité et cette discrétion même concourent à faire de l'ensemble une réussite complète, bien au-delà de la seule bonne idée. Car si l'on peut bien sûr décider de jouer le jeu et faire appel à son imagination, comme le suggère l'épigraphe de Diderot, l'on peut également se contenter, comme moi, de n'écouter que d'une oreille distraite cette histoire pleine de bruit et de fureur pour mieux jouir de la douce mélancolie de ces jolis jardins de gommettes.
Et se surprendre, en définitive, à regretter un peu la réapparition du soleil...